Saint Philippe et la Cité

Par le Père Jacques Bombardier, Oratoire de Nancy

Il peut paraître paradoxal de rapprocher St Philippe et la Cité quand on sait qu’il fut ermite pendant presque 20 ans de sa vie et qu’il vécut assez retiré même s’il était en contact avec beaucoup de monde. Et pourtant, le sujet est pertinent et nous pouvons apprendre beaucoup dans cette attitude quelque peu étonnante de Philippe devant les affaires publiques.

Un attachement à la Cité

C’est le premier point à évoquer. St Philippe a été très profondément attaché aux deux cités où il vécut, Florence sa cité natale et Rome sa ville adoptive et qui l’a adopté au point de lui conférer le titre d’apôtre de Rome, titre qu’il a en commun avec Pierre et Paul, excusez du peu!
Cet attachement profond est cependant différent pour les deux villes:
Florence, c’est un peu la chair de sa chair, sa ville natale. On n’ose dire la ville de ses ancêtres quand on sait le sort qu’il a fait à l’arbre généalogique confié précieusement par son père! Philippe aimait Florence pour le caractère personnel de sa cité, pour sa ville intellectuelle, pour son tempérament. J’y reviendrai dans quelques instants.
Rome, c’est la Ville que Dieu lui a donnée. Il était prêt à partir en Inde même, à l’appel de St François Xavier et Dieu, par le moine de Tre Fontane, lui a dit: « Tes Indes sont à Rome ». Alors Philippe est resté et il a aimé la cité que Dieu lui avait donnée. Il ne voulut plus retourner à Florence, même à l‘appel de sa belle mère et surtout pas pour son héritage! Mais il ne voulut pas partir non plus à Milan, même quand tout allait mal pour lui à Rome. Il recula la décision au-delà du raisonnable et réussit à fâcher le Cardinal Charles Borromée. Mais il ne partit pas.

St Philippe et la cité de Florence

St Philippe Néri quitte Florence sa ville natale, fin 1532 ou début 1533…. pour ne plus y revenir, jamais. Le jeune homme qui part à l’aventure a beaucoup reçu même s’il n’en a pas vraiment conscience et va mettre du temps à trouver exactement sa voie. Il a hérité des traits marquants du caractère florentin: la vivacité intellectuelle, l’humour parfois un peu rude ! l ‘esprit républicain, le goût de l’intériorité… On retrouvera ces traits parmi d’autres, tout au long de sa vie.
Formé religieusement et politiquement au couvent dominicain très reformé de San Marco, il avait participé à tous les grands événements de sa cité et avait été conduit à réfléchir sur la vie politique; il s’était forgé une conviction personnelle qui le guidera toute sa vie.

Ne soyons pas surpris de cette présence de la vie politique dans la vie de St Philippe. Ernst Cassirer[1] fait bien remarquer que si la Renaissance donne aux peuples de l’Europe un idéal commun de formation libre et sécularisé, chaque peuple de cette Europe s’offre une vision nationale originale et à travers celle-ci, une façon particulière d‘envisager la vie…
Dans la Renaissance italienne, c’est une nouvelle position à l’égard de la réalité politique…. Beaucoup des grands humanistes italiens sont en même temps totalement disponibles aux tâches politiques du présentª, Machiavel (1469-152) n’est pas le seul chancelier d’Etat florentin à être humaniste!
Non seulement les idéaux humanistes et la méditation des modèles de l’Antiquité gréco-romaine conduisent à la définition d’un nouvel « Homme d’Etat »ª (« le Prince » de Machiavel en est la forme la plus définie), mais aussi à un nouveau rapport à la vie politique, un rapport personnel à la chose publique. On veut développer dans le citoyen une profonde intériorité. Mais cette intériorité ne peut se développer que dans une solitude et en même temps, dans un dialogue permanent avec d’autres citoyens.
Dans cette formation humaniste si spécifique de Florence, il faudrait aussi citer l’influence de la personnalité de Pic de La Mirandole (1463-1494). Le Père de Lubac[2] a bien souligné le centre de la pensée de Pic de la Mirandole, en particulier dans le livre de Pic de 1486 : Discours sur la dignité de l’homme. Pic explicite le sens de la dignité de l’homme et tente la concorde des différents systèmes philosophiques dans le Christ. Pic de la Mirandole exalte, à la fois, la dignité de l’homme qui s ‘exerce dans sa liberté – il peut s’élever ou s’abaisser selon sa liberté, rien n’est fixé par la nature – et la concorde à construire dans la pensée comme dans l’action et la vie publique, amour d’une pluralité des points de vue. Cette pluralité converge dans une harmonie supérieure, toujours à créer et tendant vers le Christ.[3]
St Philippe hérite de toute cette réflexion philosophique, politique et spirituelle dans laquelle il a baigné et va construire sa propre expérience originale… et pourtant bien florentine dans plusieurs de ses inspirations!
Mais revenons à sa « formation politique »ª si on ose parler ainsi.
1 – Elle s’opère d’abord sous l’influence de la forte personnalité de Savonarole (1452-1498) et dans les terribles événements des années 1527-1531 à Florence. St Philippe avait dans sa chambre à Rome un portrait de Savonarole avec une auréole qu’il avait lui-même tracée et dans sa bibliothèque un grand nombre de ses oeuvres. Philippe, élevé à San Marco où le culte de Savonarole était très vivace, avait été impressionné par l’austère figure de l’illustre Dominicain.
Savonarole, rappelons-le, est d’abord un réformateur religieux à l’intérieur de l’Eglise catholique; son oeuvre s’insère dans le mouvement d’une rénovation de la vie dominicaine qui puise ses sources chez Ste Catherine de Sienne et a commencé à Fiesole: l’idéal religieux est un retour austère à l’authentique vie chrétienne. Cette rénovation avait commencé à Florence avant Savonarole, mais le rayonnement du prédicateur est tel, que la réforme prend toute son ampleur avec lui: il attire beaucoup et reçoit même le soutien financier de la bourgeoisie urbaine.
Sa réforme déborde ensuite le cadre de son ordre; elle atteint la cité. Essentiellement moral, ce mouvement cherche à purifier l’humanisme florentin de ses excès financiers et moraux, par un retour à la pauvreté et à la simplicité. Pour cela, Savonarole veut fonder une république chrétienne où il n’assume pas les responsabilités civiques mais où il donne une impulsion à la politique contre la tyrannie des Médicis. Comme dit l’historien Emile G. Léonard[4], il veut mettre en place une sorte de « théocratie moraliste »ª qui n’est pas sans similitude avec l’idéal calvinien.
Or, la Rome papale semble bloquer l’élan de la réforme alors que le siège romain aurait du en être le moteur; Savonarole se dresse contre le pape Alexandre VI Borgia dont il conteste la légitimité – et non pas contre le pape en général – et il en appelle au concile, comme beaucoup de son temps; et il écrit aux princes pour qu’ils le convoquent.
L’aventure se termine le 23 mai 1498 sur la place de la Signora à Florence: Savonarole rejeté par ses concitoyens fatigués de ses exigences et de ses éclats et condamné par le pape, meurt comme un hérétique mais toute son influence et sa personnalité demeure dans toutes les mémoires.
2 – On va le voir surtout durant les terribles événements de 1527-1531 dont il faut parler maintenant. D’abord un bref récit des faits.
Aussitôt le départ du cardinal Giulio Médicis, devenu Clément VII en novembre 1523, l’agitation avait commencé à Florence! La régence[5] du cardinal Passerini, un étranger, se passait très mal. L’amour de la liberté renaissait … et les bruits de guerre, en particulier de la mise en place de l’armée du connétable de Bourbon, avaient conduit les jeunes gens à prendre les armes.
En 1527 quand on apprend l’approche des troupes, l’effervescence est maximale. Philippe Néri, ‚âgé de 12 ans, fut témoin de la scène: « la foule envahit l’église où prêchait un umiliati, Baldovino ; on lui dit: les ennemis sont aux portes et la ville n’a pas de munitions. Alors le moine dit à la foule: criez tous, Vive le Christ ! Et la foule crie puis le prédicateur ajoute: Sache, Florence qu’ en ce moment, Dieu t’a délivrée. »[6] Philippe attribua toujours au secours divin la résolution subite qui détourna de Florence l’armée impériale et précipita sa marche vers Rome.
Après le Sac de Rome et l’emprisonnement du Pape quelques semaines plus tard, les événements se précipitent à Florence: les Médicis sont chassés le 17 mai 1527 et le gouvernement républicain est reconstitué même si l’accord de Barcelone entre le Pape et l’empereur (29 juin 1529) et la paix de Cambrai entre la France et l’Espagne (7 juillet) privent Florence de secours étrangers espérés… notamment des Français, si admirés des Florentins. Capello l’ambassadeur de Venise dit que « dans le coeur des Florentins, si on l’ouvrait, on trouverait un lys d’or. »
Alors Florence réagit avec virilité.[7]
La ferveur qui s’empare de Florence après le départ des Médicis est extraordinaire. L’ombre de Savonarole domine les débats du Grand Conseil et le 9 février 1528, Jésus-Christ « est proclamé Roi de Florence »ª, proclamation accompagnée du pardon mutuel des injures et des délits commis depuis le départ des Médicis. Quand il faudra commencer à se défendre, on fera venir solennellement la Madone de l’Impruneta dans la ville, la Madone devenant le palladium de la Cité. Comme l ‘écrit l’ambassadeur Capello, « l’espérance en Dieu et le désir de la liberté se mêlent en un sentiment unique qui devient le ressort de la résistance »ª. Processions, jeûnes et communions alternent avec les entreprises militaires. Le foyer de la résistance est le couvent San Marco que fréquente assidûment St Philippe.
Tout le monde à Florence disserte contre la tyrannie et pour la république. L’amour de la liberté était devenu chez les Frères dominicains de San Marco, un sentiment religieux.
La déception fut immense quand la ville dut capituler après 11 mois de siège et quand Alexandre de Médicis revint.
Et Philippe quitte Florence fin 1532 ou au début de 1533. Tout cela n’est pas sans signification.

L’influence de tous ces événements sur St Philippe

Elle fut très grande même s’il demeura silencieux sur ce fait. Ce sont ses actes – comme pour tout ce qui le concerne d’ailleurs, puisqu’il a brûlé tous ses papiers avant de mourir – ce sont ses actes qui parlent et qu’il nous faut tenter d’interpréter.
Retenons d’abord que Florence a légué à notre homme un grand amour de la France. Cela expliquera une attitude étonnante sur le soir de sa vie.
L’échec de la république et le retour des Médicis précipitèrent le départ de St Philippe, et un départ définitif mais ils forgèrent aussi sa réflexion politique: pour lui, la « théocratie »ª à la Savonarole ou la république chrétienne comme il venait de la vivre les mois précédents, sont définitivement finies. On ne convertit pas les institutions et on ne réforme pas par les institutions !
Son éloignement de Florence devint bien vite une interrogation sur le sens de sa propre vie et un éloignement du monde: commencent alors quinze années d’érémitisme dans les solitudes de Gaète puis dans la ville de Rome ! C’est comme si St Philippe sortant des événements florentins, ne supportait plus la vie publique, comme s’il avait besoin d’un long moment de solitude, de recul, de distance face à des convictions jusque-là tenues pour vraies.
Ce n’est que peu à peu que Philippe retrouvera sa place dans la cité, d’abord comme laïc, puis comme prêtre, une place qui deviendra si grande que tout le monde le connaîtra et le consultera.
Mais une conviction profonde l’habite, elle s’est peut-être forgée lentement en lui, on ne sait; cette conviction se déploie dans trois dimensions:
– seules les personnes peuvent être touchées et atteintes et converties coeur après coeur, librement, dans le contact et l’influence personnelle. La société ne peut s’améliorer que par cette voie. Philippe possède au plus haut point le sens de la personne – homme ou femme – et ne la sépare jamais de ses liens avec les autres. Il aime la discussion, les échanges d’avis; souvent il propose des thèmes de réflexion à table ou dans sa chambre quand il reçoit des amis; il laisse l’échange se mettre en place, il le sollicite apprenant à chacun à exprimer sa pensée, avant de conclure en donnant son avis et en ordonnant les avis des autres entendus auparavant dans la discussion. Il aime cette profondeur qui naît dans la personne dans de nombreux échanges au point qu’un de ses amis, le cardinal Valier, lui donnera le surnom de « Socrate romain »ª. St Philippe sait que pour soutenir une action au niveau publique, il faut une intériorité bien bâtie, sinon tout sera fragile; l’expérience de Florence l’a instruit.
C’est pourquoi St Philippe forme la conscience de chacun dont il soutient la liberté. Sur ce point, il est bien proche de son contemporain St Thomas More. Cela se manifeste chez St Philippe, par exemple, dans son attitude par rapport aux juifs. En 1592 arrivent à la Vallicella quatre jeunes gens‚ âgés de 10 à 16 ans, orphelins adoptés par leur oncle, Ugo Boncompagni, juif baptisé par St Philippe en 1581. Les jeunes gens quittèrent le ghetto où ils avaient encore leur mère et vécurent à la Vallicella. La mère venait les voir souvent et St Philippe la laissait rencontrer ses fils longuement, même s’il savait qu’elle les adjurait de ne pas devenir chrétiens. St Philippe d’ailleurs leur disait de prier le Dieu de l’Ancienne Alliance pour qu’Il les éclaire sur ce qu’ils devaient faire. Il les assurait que « si, en conscience, la religion des juifs lui paraissait la meilleure, il deviendrait juif. »ª
– St Philippe a également un sens très grand de la cohérence entre la vie de foi et l’action quotidienne, personnelle ou sociale. Il ne retire pas ses disciples du monde ou de leur charge professionnelle ou seigneuriale. Mais il les aide à trouver cette cohérence et à l’affermir. Il aide « chacun »ª dans sa cohérence personnelle car il témoigne d’un sens aigu de l’originalité de chacun, à commencer par la sienne qu’il revendique calmement, originalité dans le style de vie, l’habillement, les avis, l’histoire…
St Philippe va consacrer beaucoup de temps à former spirituellement, moralement, historiquement les jeunes gens qu’il côtoie dans son quartier, – banquiers, commerçants mais aussi les agents de la Cour pontificale qui le fréquentent par l’Oratorio et même les personnages importants qui l’aborderont, comme les grandes familles romaines qui bénéficieront de son ministère. C’est sa manière à lui de servir la « chose publique ». Je veux évoquer ici la famille des Borromée: St Philippe entra dans la famille par la soeur de St Charles, Anna, future épouse de Fabrizio Colonna. Les Colonna: St Philippe devint un intime de cette famille qu’il visitait souvent dans leur palais du Quirinal. Il était lié en particulier à Marc Antoine, commandant de la flotte pontificale, vainqueur de Lepante, futur Roi de Sicile. St Philippe était en, relation étroite, par visites ou par lettres avec cette famille si importante au niveau européen. Quant aux Massimi, Fabrizio le maître de maison, père du petit Paolo que Philippe a ressuscité, déclare au procès: « il avait ma maison entre ses mains »ª. St Philippe ne dédaigne pas toujours le carrosse de son ami, en particulier pour faire plus rapidement le pèlerinage aux Sept Eglises ou quand les ans ont rendu la marche plus difficile à notre saint.

Interventions originales dans la vie publique.

Après les événements survenus à Florence qu’il avait quittée brutalement, St Philippe n’est plus jamais intervenu directement en politique… sauf contre le pape St Pie V, avec d’autres religieux, pour sauver les tsiganes (injustement arrêtés et enrôlés dans les galères préparées pour la bataille de Lépante). Il intervint de nouveau tout à la fin de sa vie, pour soutenir auprès du pape la conversion d’Henri IV. Gageons que c’est comme toujours pour le bien spirituel des personnes, pour leur dignité et leur liberté: St Philippe fut convaincu de l’authenticité intérieure d’Henri IV – dont on ne doute plus aujourd’hui – et il a pris sa défense.
Voyons plus en détails ce deuxième événement.
C’est par un courrier de la banque Capponi du 15 août 1593 que le pape apprend l’abjuration d’Henri IV et son absolution par les évêques de France. A l’ambassadeur de Venise qui l’interroge à ce sujet le 20 août, le pape avoue sa perplexité sur le déroulement de l’affaire en déclarant pourtant schismatique la position des Èvêques de France. L’ambassadeur en profite pour encourager le pape à revoir la position du St Siège jusque-là juste mais désormais caduque puisqu’Henri IV a abjuré. Le Pape remercie l’ambassadeur de ses conseils mais lui fournit toute une liste d’objections à l’accueil d’Henri IV dans l’Eglise catholique tout en ajoutant: « notre maison s’est toujours appuyée sur la couronne de France et à ce propos, les choses accomplies par notre père au temps de Paul IV sont assez connues: vous voyez donc bien quels sont nos sentiments profonds. »[8] L’ambassadeur en profite pour suggérer de ne pas repousser les ambassades envoyées par Henri IV. Le pape conclut: « il faudra que nous entendions encore un peu mieux comment se passent les choses; et puis s’il s’avère que le Seigneur Dieu veuille constituer Navarre roi dans le royaume de France, nous ne devons pas nous montrer opposé à sa volonté et à nous accommoder de cette nécessité, estimant que tout est pour le mieux. » On le voit , la position du pape sur la question est assez ouverte mais le pontife n’est pas convaincu de la sincérité d’Henri IV ni de ce que l’accueil du Béarnais comme roi de France soit la volonté de Dieu.

Les démarches en vue d’obtenir la confirmation de l’absolution.

Elles durèrent à Rome du 21 novembre 1593 au 17 septembre 1595. Elles connurent trois phases: tout d’abord l’ambassade du duc de Nevers qui aboutit à un échec; ensuite, apparemment, un temps mort pendant lequel travailla l’abbé Arnaud d’Ossat et enfin l’ambassade de Davy du Perron qui reçut du pape Clément VIII, l’absolution d’Henri IV.

            L’ambassade du duc de Nevers.

Le duc de Nevers est Louis de Gonzague, 3ème fils du duc de Mantoue Frédéric II; il a été élevé à partir de l’â‚ge de 10 ans à la cour des Valois et il est français de coeur. Catholique fervent, valeureux soldat, ligueur un temps – on se souvient qu’en 1585, il était à Rome l’envoyé de la Ligue pour demander au pape d’éloigner Henri de Navarre du trône de France -, il a rejoint le camp d’Henri de Navarre en 1590. Il semble, aux yeux d’Henri IV, tout à fait adapté pour une telle mission.
A Rome, pendant que Nevers est en route vers la Ville Èternelle, la Congrégation des affaires de France et celle de l’Inquisition ont conseillé au pape de ne pas recevoir Nevers. On envoie alors le Père Possevin jésuite au-devant de Nevers pour le lui signifier ! Possevin rejoint Nevers dans les Grisons: le jésuite saisit alors toute la gravité de la situation et il prend sur lui de demander à Rome si Nevers, à titre privé, ne pourrait pas tout de même être reçu. Une réunion des Congrégations le 6 novembre accède à cette demande mais l’assortit de conditions draconiennes: le séjour ne sera que de dix jours, avec impossibilité de rencontrer des cardinaux. Nevers accepta.
Le duc[9] arriva à Rome le 21 novembre dans la soirée, discrètement, évitant la Piazza del Populo où une foule l’attendait, et logea au palais Della Rovere dans le Borgo. Dès le lendemain, Nevers fut reçu une heure par le pape, dans un entretien privé comme le seront tous les autres. Il fut reçu une seconde fois avec toute sa suite le 23. L’entrevue fut très difficile et le pape riposta à Nevers: « Ne me dites pas que votre roi soit catholique. Je ne croirai jamais qu’il soit bien converti, si un ange du ciel ne vient me le dire à l’oreille. Quant aux catholiques qui ont suivi son parti, je ne les tiens pas pour désobéissants et déserteurs de la Religion et de la Couronne mais ils ne sont qu’enfants bâtards et fils de la servante. Au contraire, ceux de la Ligue sont les vrais enfants légitimes, les vrais arcs-boutants et même les vrais piliers de la religion catholique. »ª Le duc de Nevers revint le jeudi suivant avec une lettre d’Henri IV… lettre dans laquelle Henri IV ne demandait pas l’absolution. Ce flou entretint chez le pape la méfiance sur la sincérité de l’abjuration du roi.
Une anecdote pour montrer le climat : « l’ambassadeur d’Espagne pour faire une bravade, « à l’espagnole », à M de Nevers, alla à l’audience le samedi suivant et mena après lui 70 carrosses, « à cause que ledit duc avait mené 70 gentilshommes français en l’audience qu’il eut le mardi. »ª
Rien ne fit changer d’avis le pape, même les nombreuses démarches des ambassadeurs de Venise, Florence et Mantoue. L’affaire n’est pas d’abord politique à ses yeux. Le pape fait savoir à Nevers le 29 novembre qu’il veut encore bien le recevoir mais souhaite que les trois évêques français qui l’accompagnent se présentent au cardinal préfet de la Congrégation de l’Inquisition. Ils s’y refusent et parlent tout haut d’un concile national et d’un patriarche français ! ce qui n’arrange en rien les affaires déjà assez brouillées. Lors de la dernière entrevue, le 5 décembre, Nevers se met à genoux et supplie le pape en pleurant mais rien n’ébranla le pontife.
C’est alors que Nevers rencontra quelques personnalités marquantes de la Ville éternelle, à l’exception des cardinaux dont la visite lui était interdite. Un des premiers visités est Philippe Néri que Lomelli, prélat de curie proche du procureur des oratoriens auprès du pape, lui présente comme « un uomo simplice », un homme simple et tout le contraire d’un savant.ª. Le prélat avait ajouté: « je crois qu’il sera bon que la première visite soit pour la Chiesa Nuova. Vous ferez d’abord appeler le Père Philippe qui est un vieillard vénérable, le fondateur de cette compagnie, au demeurant un homme simple et tout le contraire d ‘un savant. Vous resterez avec lui dans les généralités, l’invitant à prier pour l’affaire. Puis vous demanderez le Père César Baronius et Tomasso Bozzio qui sont, eux, gens de science et de valeur et jouissant d’un grand crédit à la cour. »[10] Lomelli connaît bien les personnes et leur rôle: il faut l’avis charismatique de Philippe mais aussi le travail sérieux, méticuleux même de Baronius l’intime de Philippe. Le pape sera sensible à l’avis de Philippe mais il aura besoin du travail de Baronius.
La rencontre avec St Philippe Néri eut lieu au matin du 8 décembre 1593. Le duc entendit d’abord la messe puis se rendit ensuite auprès de Philippe, âgé de 78 ans, alité et malade. Nevers parle longuement à Philippe en présence de Baronius et d’autres confrères. Philippe se montra d’emblée favorable à Nevers et lui affirma qu’il fallait confirmer l’absolution d’Henri IV. Il assura Nevers qu’il irait lui-même le dire au Pape. L’après-midi, recevant le cardinal de Medicis favorable à la France on le sait, il lui déclara: « Il me semble que l’Esprit Saint m’a fait parler car je suis satisfait ce que j’ai répondu à Nevers. »[11] Philippe voulait aller plaider cette cause au plus tôt, le cardinal l’y poussa vigoureusement, lui rappelant que le pape était plus disponible puisqu’il avait la goutte et que les audiences publiques étaient suspendues.
Mais Philippe allait être soumis aux rudes pressions de ses amis pro-espagnols, les cardinaux Borromeo et Cusano entre autres: ils interviennent d’abord auprès du pape dès qu’ils apprennent la visite de Nevers chez Philippe Néri puis ils contestent le saint chez lui, lui faisant même scrupule de penser ainsi. Philippe était ébranlé mais ce sont ces deux disciples Baronius et Bozzio qui lui rappelèrent ses certitudes; ils « lui dirent qu’il ne prenne pas garde aux paroles de ces prélats mais fasse ce qu’il avait d’abord décidé. ». Le 12 décembre, un dimanche, Philippe se rendit chez le pape et fut reçu comme de coutume, avec beaucoup de joie, par le pontife. Ce dernier écouta son ami mais on ne sait pas l‘influence qu’eut vraiment cette intervention de Philippe. Vu le crédit que lui accordait Clément VIII mais aussi l’extraordinaire liberté intellectuelle de ce pape, on peut penser que l’intervention du saint eut surtout pour conséquence d’ébranler le pape et d’augmenter sa perplexité. Clément VIII souffrait beaucoup de cette décision à prendre et avouait souvent préférer être mort ou voir Navarre trépasser d’une arquebusade. Philippe rapporta au cardinal Medicis que le pape lui avait confié que la cause de ses longues hésitations venaient de la certitude que Navarre avait feint sa conversion. Le problème était donc bien pour Clément VIII un grave cas de conscience et non une décision seulement d’ordre politique. Il n’est pas étonnant d’avoir trouvé Philippe Néri s’attelant à ce cas; la destinée spirituelle d’un homme, fut-il monarque, étant la seule réalité qui l’intéressait et pour laquelle il se sentait compétent.
C’est alors que Baronius prit le relais de Philippe Néri auprès du pape dont il était le confesseur, encouragé vivement par Philippe jusqu’à sa mort le 26 mai 1595. Il le fit par oral et par écrit, rédigeant plusieurs mémoires pour défendre la position de l’absolution, réfutant les mémoires adverses que lui soumettait le pape. Sur les conseils de St Philippe, il alla jusqu’à déclarer au pontife qu’il ne voudrait plus l’entendre en confession s’il continuait à refuser d’absoudre Navarre. « A la cour, on savait ses manoeuvres et on lui conseillait de modérer son action de manière à ne pas irriter les représentants du parti adverse. »ª D’ailleurs, en 1594, l’Inquisition espagnole voulut empêcher la diffusion du volume des Annales, volume d’histoire de l’Eglise dont l’auteur était Baronius ! On voulait par là discréditer l’autorité de ce soutien de la France.
Pourtant Clément VIII trouva en Baronius soutenu en sous-main par Philippe Néri un conseiller avisé comme il les aimait: docte et pieux. C’est sans doute pour cela qu’il fit cardinal Baronius en 1596.

            Le travail de l’abbé d’Ossat et l’ambassade Du Perron[12]

Sitôt Nevers reparti et tandis qu’à l’Oratoire Philippe Néri et Baronius s’attelaient à la tâche de rallier Clément VIII à l’absolution et qu’en France, Henri IV affermissait son pouvoir et était sacré à Chartres, le 27 février 1594, à Rome arrive une délégation de la Ligue conduite par le cardinal de Joyeuse. Le climat de cette ambassade est tout différent: la Ligue sait qu’elle ne peut plus gagner militairement et propose au pape, par un mémoire rédigé par l’abbé d’Ossat, de négocier avec Henri IV son absolution en échange de garanties religieuses.
Clément VIII qui n’a pas changé d’opinion, étudie le mémoire de la Ligue et fait venir de Florence, Pierre de Gondi l’Èvêque de Paris ambassadeur: il a de fréquents entretiens avec lui. Gondi rentre à Paris en juin 1594 et convainc difficilement Henri IV d’envoyer à Rome une nouvelle ambassade et suggère pour la commander, l’évêque d’Evreux, Jacques Davy du Perron. L’abbé Arnaud d’Ossat, béarnais de 57 ans, est envoyé comme agent pour préparer les négociations. La tentative d’assassinat d’Henri IV par Chastel et le renvoi des jésuites par le Parlement français parce que l’assassin avait été leur élève, faillit tout compromettre, tant la décision française paraissait inique à Rome. Et l’ambassade tardait d’arriver.
Elle fit son entrée à Rome le 12 juillet 1595. Le Pape reçut aussitôt l’évêque d’Evreux et demanda aux couvents et confréries de la Ville de prier à ses intentions. Les ultimes négociations durèrent tout l’été dans un climat effervescent; le pape sans avoir encore décidé penchait pour l’absolution… alors le parti adverse se déchaînait pour empêcher le pape de céder. Le pape reçut un à un les cardinaux du Sacré Collège pour entendre leur avis en conscience. Les audiences commencèrent le 7août et durèrent le mois. L’ultime séance d e négociation eut lieu fin août et les deux français « suèrent sang et eau »ª pour aboutir à un accord en 16 articles.

            La résolution de l’affaire

Le 28 août le pape annonça sa décision positive aux négociateurs, le 30 aux cardinaux. L’absolution fut donnée le dimanche 17 septembre sous le portique de St Pierre qui était encore celui de l’antique basilique de Constantin. Ossat et Du Perron représentants le roi, abjurèrent en son nom et reçurent l’absolution. Il n’était pas question de confirmer celle des Èvêques français puisqu’ils n’avaient pas le pouvoir de la donner mais on ne revenait pas sur les autres actes du culte célébrés après, comme la communion et le sacre.
Clément VIII se montra fort cohérent dans son choix: à la paix de Vervins le 2 mai 1598 qui consacrait la victoire de la France sur les prétentions espagnoles, le pape appuya nettement en faveur de la France.

            CONCLUSION

Voilà donc le récit des événements qui eurent de grands retentissements sur l’histoire de notre pays et de l’Europe. On sait maintenant à quel point les querelles religieuses du XVIème siècle en France ont pu marquer profondément la culture politique et religieuse de notre pays pour plusieurs siècles.[13]
On perçoit également dans les réactions des différents personnages au cours de cette histoire, l’émergence du « MOI »ª et les conséquences politiques à long terme de cette naissance de l’individu à l’aube des temps modernes. Il est permis de penser que d’un côté Henri IV, Clément VIII et St Philippe l’ont compris et qu’à l’inverse la Ligue, l’Espagne et même les calvinistes de France réagissent, eux, toujours à l’ancienne. !
Laissons le mot de conclusion à l’un de ses biographes, le cardinal Capecelatro: « L’oeuvre réformatrice de St Philippe réussit beaucoup mieux que celle de Savonarole et dure toujours parce que St Philippe sépare entièrement sa réforme de la religion de tout mélange avec la réforme civile ou politique: et cela, quoiqu’il estime, comme je pense, que son oeuvre sera indirectement d’un grand bénéfice pour la vie sociale et le gouvernement des Ètats. »[14]

 Notes de fin de document :

[1] Ernst Cassirer « liberté et forme. L’idée de la culture allemande. »ª. Oeuvres XLV. Cerf 2001 p. 13-15

[2] Dans un ouvrage commencé dans les années 1950-60 et publié en 1974

[3] « C’est à partir de la liberté de l’homme que le monde se construit… la vision du monde de Pic garde à l’homme sa position axiale et lui évite d’être perdu dans le silence des espaces infinis. »ª (P. Chantraine. « liberté et concorde chez Pic de la Mirandole » Colloque De Lubac RSR n° 2 avril 2003 p.163

[4] Emile G.Léonard « Histoire générale du protestantisme » 1961 I / p. 22

[5] exercée au nom des deux bâtards , Hippolyte et Alexandre

[6] Ponelle et Bordet p.16 (cité désormais en P et B)

[7] Avec la formation du Grand Conseil le 31 mai 1527 et la création de la milice le 6 novembre 1528.

[8] P Matthieu Delestre op. cit. p. 32

Cité par P. Matthieu Delestre op.cit. p 33 qui ajoute: Le père de Clément VIII, Silvestro Aldobrandini, fut en 1555-1556 un des principaux collaborateurs du belliqueux secrétaire d’Etat Carlo Caraffa. Il oeuvra auprès de ce dernier en faveur d’une guerre contre l’Empire et d’un corollaire rapprochement entre le St Siège et la France. ( n 41)

[9] voir pour toute cette partie mémoires de monsieur de duc de Nevers 2 vol Paris 1665

[10] Ponelle et Bordet op. cit. p 494

la source est la relation de l’ambassadeur de Toscane au Grand Duc datée du 10 déc; Le texte est conservé à l’Archivio di Stato de Florence: P et B p. 495 le citent.

[11] P et B p. 496

la bibliothèque de la Vallicella, autrefois de l’Oratoire, aujourd’hui d’Etat, les conserve.

celui de l’auditeur de la Rote Francesco Pena intitulé : de veris et falsis remediis Christianae Religionis instaurandae et catholicos conservandi†ª

[12] P.Matthieu Delestre op.cit. p.65

P.Matthieu Delestre op.cit.p. 43

[13] voir Dale K.Van Kley « les origines religieuses de la révolution française 1560-1791 » Seuil nov. 2002

[14] Cité par Paola Lolli   in « Presenze ed assenze nella libraria » dans le catalogue de l’exposition du 4ème centenaire « Messer Filippo Neri, santo, l’apostolo di Roma. » 1995, p. 79 et ss

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