Homélie de Mgr Luigi Ventura, Nonce apostolique

Homélie de Mgr Luigi Ventura, Nonce apostolique en France

5e centenaire de la naissance de Saint Philippe Néri

Paray-le-Monial, dimanche 10 mai 2015

         st philippe jubile   Chers frères et sœurs, je suis heureux de saluer les confrères des Oratoires de Nancy, Dijon et Hyères ainsi que ceux de la maison de l’Isle Adam, vous qui êtes à l’origine de cette rencontre oratorienne organisée à Paray-le-Monial, ville du Sacré-Cœur, à l’occasion du cinquième centenaire de la naissance de votre saint Fondateur, Philippe Néri. Bienvenue également à tous les fidèles qui ont répondu à cette invitation !

            La joie et l’amour, selon le charisme de St Philippe, sont à l’œuvre durant ces trois jours et le cœur enflammé qui figure sur vos armoiries en est le témoin et votre guide
            La fête d’un saint qui a joué un rôle considérable dans l’Eglise du 16e siècle est pour nous tous l’occasion de méditer à nouveau sur l’« appel universel à la sainteté dans l’Eglise », selon le titre du chapitre 5 de la constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen Gentium du Concile Vatican II.

            « Maître et exemple divin de toute perfection, le Seigneur Jésus a prêché à tous et à chacun de ses disciples, de quelque condition qu’il soit la sainteté de la vie dont il est lui-même l’auteur et le consommateur (…) Il est donc clair pour tous que tous les fidèles, de quelque état ou rang qu’ils soient, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité : cette sainteté procure, même dans la société terrestre, un mode de vie plus humain. » (N° 40)
            Sous le pontificat de Léon X, donc, à une époque où d’urgentes réformes s’imposaient à l’Eglise, se réunissent des hommes à la recherche de perfection et de renaissance spirituelle. Dans ce 16e siècle qui exalte la beauté et l’amour hérités de l’Antiquité grecque et latine, ils recherchent la beauté de l’âme et l’amour de Dieu, et suivant la parole de St Jean que nous entendions dimanche dernier, dans l’épître dont nous poursuivons la lecture aujourd’hui, « N’aimons pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité. (…) Voici son commandement : mettre notre foi dans le nom de son Fils Jésus-Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous l’a commandé », ils veulent joindre à cette recherche l’amour du prochain.
            A Gênes, une confrérie s’était déjà formée autour d’Ettore Venazza, qui devait essaimer jusqu’à Rome et comprendre St Gaétan, le fondateur des Théatins, et Jean-Pierre Carafa, futur Paul IV ; avec d’autres bénévoles, ils se mettent au service des pauvres.
            La misère et par conséquent les besoins étaient immenses en ce début du 16e siècle ; à cause des rivalités politiques qui bouleversaient l’Italie, malades sans soins, orphelins abandonnés, jeunesse laissée dans l’ignorance et la dépravation des mœurs… Voilà le terrain sur lequel St Philippe allait déployer toutes les ressources de son intelligence et de sa foi.
            Il était né à Florence en 1515 ; et après une enfance et une adolescence où il s’était déjà fait remarquer par sa joie de vivre communicative, il devient précepteur à Rome ; il s’agrège à la Société du Divin Amour et est ordonné prêtre en 1551. Il continue à se dévouer aux malades, particulièrement aux malades mentaux, fort maltraités à cette époque ; par sa gaîté non feinte, il était également très proche des jeunes. Il savait communiquer la joie et la foi qui l’habitaient !
            Son œuvre majeure est évidemment la fondation de votre congrégation en 1575, approuvée canoniquement aux termes de la bulle copiosus in misericordia Deus par le pape Grégoire XIII. L’Oratoire de St Philippe, qui devait donner son nom à la Congrégation était situé à l’église Santa Maria in Vallicella, bientôt doublée par la Chiesa Nuova. Dans l’atmosphère troublée de la Contre-Réforme catholique, St Philippe s’impose vite comme un guide spirituel qui propose aux catholiques désireux de retrouver la voie de l’Evangile un modèle de vie fondé sur la charité, la simplicité, la patience, l’humilité, et bien sûr la joie !
            De fait, la joie et la bonne humeur communicatives de St Philippe sont restées célèbres, mais il savait les mesurer si besoin était. Il puisait sa joie en Dieu, il s’efforçait de vivre totalement cette invitation de St Paul « Restez toujours dans la joie » (1 Thess.5, 16) et se faisait l’écho de cet autre appel de l’Apôtre : « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Cor. 9, 7).
            Car il se nourrissait de la Parole de Dieu dont la lecture l’absorbait pendant des heures. Cette Parole ne cessait de façonner son cœur, il y puisait sa force et se laissait ainsi transformer par le Seigneur. A une époque où la lecture de la Bible était réservée aux clercs et à une élite cultivée, St Philippe a eu l’intuition que la Parole de Dieu est en fait adressée à tous et qu’elle peut nourrir le cœur de chacun. « Cette joie du Seigneur, nous la trouvons lorsque nous avons le courage de nous laisser embraser par son message. Et lorsque nous l’avons trouvée, nous pouvons enflammer les autres, car nous sommes alors les serviteurs de la joie au sein d’un monde de mort », avait-il coutume de dire.
            Nous pouvons reprendre ici l’image de la vigne à laquelle s’identifie Jésus ; c’était l’évangile entendu dimanche dernier, mais qui se poursuit aujourd’hui, les deux passages forment un tout et ne peuvent se comprendre séparément l’un de l’autre. Nous y trouvons une des meilleures illustrations de la sainteté selon l’Evangile, celle à laquelle faisait allusion le texte du Concile cité plus haut.
            Il n’y a pas de sainteté en dehors de la sainteté du Christ. C’est en étant unis à lui que nous pouvons progresser, et nous devons rester vigilants : « Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève. »
            « Demeurer » dans le Christ n’est pas une simple formule, cela doit se concrétiser tout au long de la vie et dans toutes les circonstances.
            « Demeurer » dans le Christ, cela signifie que l’on a pris conscience de l’amour qu’il nous porte, amour qui trouve son origine dans l’amour du Père pour le Fils et du Fils pour le Père.
            « Demeurer » dans le Christ, cela signifie faire circuler autour de nous l’amour reçu qui irrigue nos membres parce que nous sommes rattachés solidement au pied de la vigne, et accepter que la sève ne vienne pas de nous, mais d’un Autre, celui qui nous a aimés jusqu’au bout.
            Parce qu’il nous a aimés jusqu’au bout, il peut nous donner son commandement : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que donner de sa vie pour ceux qu’on aime »
            Cette vie ‑ sa vie ‑, Jésus nous l’a donnée une fois pour toutes et en même temps il renouvelle ce don au moyen de ses sacrements : comment ne pas voir, en effet, dans l’allégorie de la vigne, un profond symbole de l’eucharistie ? La sève qui circule dans la vigne de l’Eglise, c’est le sang du Christ « versé pour nous », le sang de celui qui « donne sa vie pour ses brebis. » Le bon pasteur, le vrai berger, donne sa vie pour ses brebis…
            C’est cette conscience aigüe qui animait les Apôtres lorsqu’ils sont partis sur les routes de Palestine pour annoncer la Bonne Nouvelle de la Résurrection et se faire, en toute humilité, comme St Pierre, les ministres de l’Esprit Saint ; car « ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure ».
            C’est cette conscience aigüe qui nous permet de réfléchir à notre vocation dans les différents états qui sont les nôtres. Tous, membres du Peuple de Dieu, laïcs, consacrés, ministres ordonnés, nous avons à nous laisser modeler par l’amour du Christ qui nous permet à notre tour d’aimer « en vérité » ceux auxquels nous sommes envoyés, ceux et celles au milieu des quels nous vivons. Comme le dit la deuxième prière eucharistique pour la Réconciliation, « au sein de notre humanité encore désunie et déchirée, nous savons et nous proclamons que tu ne cesses d’agir. »
            Comment pourrions-nous alors nous décourager ? Comment au contraire, et suivant l’expression des préfaces du Temps pascal, ne pas « rayonner de joie et ne pas exulter par toute la terre » ?
            St Philippe avait bien compris combien cet amour nous fait grandir et nous porte, combien cet amour est la source véritable de toute joie. « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » N’oublions pas que Jésus prononce ces paroles quelques heures avant d’entrer dans sa passion ! Mais la conscience de prendre sur lui, comme le véritable agneau de Dieu, le péché du monde, lui permet d’aller déjà au-delà de la souffrance et de la mort et de vivre la joie de la Résurrection, parce que la Résurrection, c’est le triomphe de l’amour !
            Saint Augustin, commentant l’Epître aux Philippiens que St Philippe Néri aimait beaucoup, écrit : « Que la joie du Seigneur l’emporte donc jusqu’à ce que disparaisse la joie selon le monde. Que la joie du Seigneur augmente toujours ; que la joie selon le monde diminue, jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Je ne dis pas cela parce que, vivant en ce monde, nous ne devions jamais nous réjouir, mais afin que, même vivant en ce monde, nous soyons joyeux dans le Seigneur. »
            Dans le ciel, avec tous les saints, St Philippe s’est certainement réjoui de la publication, par le pape François, de son exhortation apostolique « la joie de l’Evangile » : « La joie de l’Evangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus-Christ, la joie naît et renaît toujours. »
            AMEN !
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